Daniel Challe

Libé en noir et blanc

Je devais avoir seize ou dix-sept ans quand j’ai acheté mon premier Libé. Ce devait être vers 1977, l’année où les Sex Pistols dévastaient l’Angleterre avec leur riffs électriques survitaminés. J’avais lu Sartre au lycée et découvrir le journal fondé par le philosophe dans l’effervescence de ces années 70 tenait de la magie noire. La presse imprimait en noir et blanc et n’avait pas peur de consacrer des doubles pages aux photographes comme dans ce numéro plus tardif du 27 décembre 1989 (le jour de la mort de Samuel Beckett) consacré à la Roumanie de l’après-Ceausescu. Les photos sont créditées Claudine Doury, Peter Dejong (AP) et Reuter. Elles propulsent le lecteur dans le film et l’imaginaire de l’après-révolution sans rien amortir du chaos ou de la cruauté. Je crois que je suis né à la photographie avec ces journaux que j’ai parfois conservés et parfois malencontreusement jetés. Du reportage pur, la beauté de la presse au temps du papier, de l’encre et des images qui tachaient les doigts. Alors que l’IA va nous propulser vers ce monde sans saveur des images crées par les machines, il nous sera de plus en plus nécessaire, à nous photographes, de nous tenir sur cette ligne du réel qui est la seule chose nécessaire et vivifiante pour les êtres humains.